Ce mardi, vient de se boucler la première édition de l'Indian Women League (IWL - Ligue Féminine Indienne). Avec une finale jouée aujourd'hui à Delhi, et remportée par l'équipe d'Eastern Sporting Union. C'est la conclusion de la première compétition de clubs féminins à l'échelle nationale. Un ballon d'essai qui marque la volonté des dirigeants de la fédération de développer et de mettre plus en avant le football féminin dans le pays.

En Inde, le football fait partie des sports les plus populaires, mais pas forcément de ceux où les équipes indiennes ont eu l'occasion de briller. Les exploits dans les sports collectifs sont plutôt à chercher du côté du cricket ou du hockey sur gazon. Chez les femmes, la sportive la plus populaire est sans doute la tenniswoman Sania Mirza. Tandis que les performances lors des derniers J.O à Rio sont également à chercher du côté de sports individuels féminins en badminton et en lutte, où Pusarlu Venkata Sindhu et Sakshi Malik ont remporté les deux médailles indiennes des derniers Jeux.

Les ambitions et une débauche de moyens pour le foot indien

Mais le football est aujourd'hui l'objet de toutes les attentions en Inde. Depuis quelques années, le développement d'équipes nationales et de ligues compétitives est mis au centre des priorités. Une démarche qui a commencé d'abord avec le football masculin et la création il y a quatre ans de l'Indian Super League, ligue fermée sur le modèle du championnat de cricket, et qui attire quelques anciennes gloires du football européen.

Pour les filles, dès 2013, l'objectif fixé par la fédération est de pouvoir rapidement intégrer « le Top 5 asiatique ». Une perspective à l'horizon... 2016. Forcément présomptueuse, cette volonté montre le désir du côté des dirigeants du football indien d'intégrer le plus rapidement possible l'élite continentale et à terme obtenir une première qualification pour la Coupe du Monde.

Les capitaines des six équipes qui ont pris part au tournoi final autour du trophée de l'IWL

Actuellement, l'équipe nationale indienne occupe la 54e place du classement FIFA, et la douzième au niveau continental. Une position honorable mais qui met le football féminin indien face à deux plafonds de verre. Le premier est que les cinq meilleures équipes asiatiques (il y a cinq places pour l'Asie en Coupe du Monde), font toutes partie du top 20 (Australie, Japon, Chine, Corée du Nord et du Sud). Le second est que seules huit équipes participent à la Coupe d'Asie.

Autrement dit, pour se mêler à la lutte et progresser au contact des meilleures, la marche est encore haute. Pour les qualifications de la prochaine Coupe d'Asie prévue en 2018 en Jordanie, l'Inde se retrouve dans le groupe de la Corée du Nord et de la Corée du Sud, avec une seule équipe qualifiée sur un groupe de cinq.

Faire un pas dans la direction d'un foot féminin professionnel

Mais si les ambitions indiennes devront attendre, elles restent en partie en phase avec la réalité. L'Inde est aujourd'hui la meilleure équipe de l'Asie du Sud, avec plusieurs tournois régionaux remportés ces dernières années. Désormais l'un des verrous pour le foot féminin indien, c'est la possibilité de disposer de structures et de compétitions pérennes qui permettent aux joueuses de progresser vers le haut niveau. C'est l'un des enjeux derrière l'IWL, qui est d'abord un premier essai plus qu'un véritable championnat national.

 

Les joueuses de l'équipe nationale indienne après leur victoire lors du Championnat d'Asie du Sud début janvier

Le format proposé était en réalité un tournoi en trois phases. La première correspond à des qualifications et matches de sélection à l'échelle des différents états du pays (l'Inde est un état fédéral). Sur la trentaine d'états que compte la péninsule, une douzaine ont pris part à cette première édition de la IWL. Les vingt équipes qualifiées ont ensuite pris part à un tournoi préliminaire, avec deux groupes et deux équipes qualifiées dans chaque groupe.

A ces quatre équipes qui ont obtenu leur ticket pour le tournoi final, ont été ajoutées une équipe féminine liée à un des clubs de l'Indian Super League masculine et une équipe liée à un club de l'I-League, la première division masculine qui existe en parallèle de l'ISL. Ces deux équipes sont le FC Pune City (ISL) et Aizawl (I-League), versées dans le tour final qui s'est joué à six.

Ce tournoi s'est déroulé ces derniers jours à Delhi, dans un même stade. Depuis le 28 janvier, 18 matches ont été disputés, avec d'abord une première phase de poule (groupe unique avec chaque qui se rencontraient une fois). Les quatre premières équipes sont ensuite qualifiées pour des demi-finales (premier face au quatrième, deuxième face au troisième) suivies d'une finale, remportée ce mardi par le Eastern Sporting Union (3-0) face au Rising Student's FC.

Un nouveau titre pour Manipur et Bembem Devi

On en est donc pas encore à un véritable championnat, une ligue nationale indienne mais c'est un premier pas. Jusqu'à présent les tournois nationaux de football féminin, étaient des compétitions entre équipes représentant les différents états indiens. Un championnat national où c'est l'état de Manipur qui a raflé dix-sept des vingt-et-un trophées distribués depuis le début des année 1990. Manipur, une région située dans le Nord-Est du pays à la frontière avec la Birmanie, et où est basé le club d'Eastern Sporting Union qui vient de remporter l'IWL.

Le premier trophée est donc revenu à une équipe qui représente la principale place forte du football féminin en Inde. Une formation qui a aussi pour particularité d'être dirigée par l'une des figures emblématiques du football féminin indien. Oinam Bembem Devi est à bientôt 37 ans, l'une des joueuses les plus titrées du pays. Elle a longtemps été la capitaine de l'équipe nationale, et a remporté nombre de trophées avec l'équipe de Manipur. Considérée comme l'une des pionnières du sport dans le pays, elle a été la première à connaître une aventure à l'étranger, dans le championnat voisin des Maldives.

 

Oinam Bembem Devi, plus de vingt ans de carrière et un exemple dans le football féminin indien

Alors qu'elle avait annoncé sa retraite l'an dernier après la victoire à domicile de l'Inde aux Jeux d'Asie du Sud, elle a rechaussé les crampons pour ce tournoi, jouant à la fois le rôle d'entraîneure et de capitaine de l'Eastern Sporting Union. Elle évolue au poste de milieu défensive, récupérant nombre de ballons au milieu de terrain, à l'image du premier but de son équipe en finale (victoire 3-0) où c'est elle qui lance l'action conclue par sa coéquipière Yumnan Kamala Devi.

Des championnes et beaucoup d'internationales

Cette victoire d'Eastern Sporting Union ne doit donc rien au hasard. En plus de l'imposante capitaine, l'équipe championne compte plusieurs internationales. Yumnan Kamala Devi, meilleure buteuse du tournoi avec 12 buts, a remporté le championnat d'Asie du Sud avec l'Inde début janvier. Elles sont sept internationales dans l'équipe, sans compter les jeunes comme Kashmina, attaquante internationale avec les U19 indiennes. Sur le plan du jeu, c'est aussi l'équipe qui est le mieux parvenue à proposer des phases de jeu construites, et une qualité technique supérieure à celles des autres équipes du tournoi.

Du côté des finalistes, le Rising Student's FC compte aussi de nombreuses internationales à commencer par Sasmita Malik, l'une des meilleures joueuses indiennes actuelles. C'est d'ailleurs l'un des paradoxes de ce tournoi, puisque ce ne sont pas les équipes liées à des clubs professionnels qui étaient les mieux armées pour ce tournoi.

Sasmita Malik, qui a participé à l'IWL avec le Rising Student's FC est l'une des meilleures attaquantes du pays

Un constat logique, vu la jeunesse du projet. Dans le cas de Pune City par exemple, la création de l'équipe féminine s'est faite en partie avec l’absorption récente d'une équipe déjà existante dans un autre club de la ville. Si les clubs professionnels ont été poussés en amont du tournoi à créer des équipes féminines, le mouvement n'a pas encore réellement pris pour cette première édition.

Cette responsabilité des clubs professionnels dans le développement de l'IWL est un enjeu immédiat de même que celui des infrastructures. A titre d'exemple, le stade qui a accueilli le tournoi final disposait d'un terrain en très mauvais état, ce qui a participé à la faible qualité de jeu pendant les deux semaines de tournoi à Dehli.

Se faire une place

Malgré ces bémols, l'existence de l'IWL est une bonne nouvelle pour le football féminin en Inde. Conscient de l'enjeu, la Fédération a choisi de proposer l'ensemble des matches via Facebook en l'absence de diffusion télévisuelle. Chaque rencontre a drainé quelques dizaines de milliers de vues, avec l'intégralité des rencontres en direct et disponible les jours suivants sur le réseau social.

Un enjeu de visibilité pour un projet qui se construit avec une dimension sociétale à une époque où la place des femmes dans la société indienne est un sujet de premier plan. Le choix du hashtag #ShePower (Elle peut / Elle a le pouvoir) associé à l'Indian Women League semble correspondre à cet objectif. Il souligne une volonté de mettre en avant le football comme un moyen d'apprentissage de la prise d'initiative et de responsabilité, et donc de confiance en soi pour dépasser les rôles traditionnels assignés au femme. A ce titre, le choix de Sarah Abdullah Pilot comme présidente de l'IWL est ici significatif, puisqu'elle s'est fait connaître comme fondatrice du CEQUIN (centre pour l’égalité et l'inclusion) une ONG qui œuvre pour les droits des femmes en Inde.

Dounyazed MESLI